-Première partie-
Thiercelieux !
Thiercelieux, après tant d'année !
Comment y serait la vie ?
Mandrino releva le col de sa veste & s'engagea sur le petit pont d'un pas vif. Un brouillard opaque pesait sur l'édifice de pierre. La rivière en crue bourdonnait violemment. Tout était humide & boueux. La fonte des neiges avait commencé, c'est le printemps qui revenait.
« Quel fichu pays ! Quelle saleté de village ! » se dit-il, écoeuré.
L'excitation première de retrouver Thiercelieux, son lac, ses bois, sa taverne & ses jolies filles à la beauté juvénile était déjà retombé. Le village lui apparaissait de loin comme une sculpture difforme de pierre & d'ébène enchevêtrés sertie dans une monture de fer-blanc.
Dire qu'il y a peu de temps encore il se trouvait sous un ciel d'azur ensoleillé, dans un jardin aux milles senteurs, aux fleurs bleue pastel, orange feu ou rose chair, des arbres chargés de fruits plus sucrés les uns que les autres, des papillons multicolores & des merles bleus.
Ici, au contraire, tout n'était qu'herbes folles, boue & humidité.
« J'aurai mieux fait de ne pas venir », pensa-t-il un instant.
Puis il se rappela le but de son voyage & ses lèvres se pincèrent en une ligne dure. Non, bon sang de bonsoir ! Il ne s'arrêterait pas en si bon chemin ! Cela faisait des années qu'il se préparait à ça. Ce qu'il s'apprêtait à faire, il avait toujours voulu le faire. Oui, il irait jusqu'au bout !
Ce recul momentané, ces questions qui lui venaient soudain : « Pourquoi ? Est-ce que ça en vaut vraiment la peine ? Pourquoi ne pas oublier le passé ? Pourquoi ne pas laisser tomber ... ? » Tout cela n'était que faiblesse. Il n'était plus un gamin pour se laisser ballotter au gré d'un coup de cafard. Il était un homme maintenant, tenace & sûr de lui. Ce qu'il était venu faire à Thiercelieux, il le ferait bel & bien.
Soudain, en passant devant un grand chêne, il eut un coup de c½ur. Cette fille assise là ... elle était différente. Des cheveux très clairs, une pâleur veloutée, des yeux verts & brillants comme des émeraudes. Que cette fille soit là, sous cet arbre avec lequel elle semblait être en harmonie parfaite, mais dans ce pays froid, gris & humide, cela paraissait impossible. Il aurait dû la rencontrer quelques jours plus tôt, au milieu des fleurs multicolores, gorgées de soleil & de parfums enivrants. Mais pas ici, pas aujourd'hui.
Mandrino n'avait pas les yeux dans sa poche. Il ne manqua pas de noter l'aspect miteux de la jupe & du petit manteau noirs, ainsi que des chaussures trop légères pour la saison. Pourtant, « splendeur » était le mot qui lui venait en la regardant. Elle était belle, elle était exotique, elle était splendide, voilà !
« Il faut que je sache qui elle est & ce qu'elle fait ici, se dit-il. Il le faut ... »
Ralentissant le pas, au point d'être presque à l'arrêt, il la salua en enjolivant le ton de sa voix, accompagné de son plus beau sourire. La jeune fille, impassible, le dévisagea d'un regard sournois, sans répondre à la salutation. Il reprit alors sa route en direction du village & elle ne le quitta pas des yeux, jusqu'à ce qu'il tourne à l'angle de la première maison.
Le premier contact avec une locatercienne contraria le jeune homme, le laissant perplexe & déconfit. L'accueil l'avait bien plus refroidi que l'humidité de la brume ambiante.
Il arriva sur la place centrale du village en fronçant les sourcils, un trousseau de clés à la main.